Les Préjugés politiques et religieux corrompent le Coeur et l’Esprit des Souverains et des Sujets

Les Préjugés politiques et religieux corrompent le Coeur et l’Esprit des Souverains et des Sujets

Les Préjugés politiques et religieux corrompent le Coeur et l’Esprit des Souverains et des Sujets

Tant que les souverains seront ennemis de la vérité et se croiront intéressés à perpétuer les abus établis, leurs sujets seront dans la langueur, la raison ne pourra s’en faire entendre, la science ne pourra les éclairer, la morale leur sera totalement inutile, et l’éducation ne leur donnera que des préceptes vagues qui jamais ne pourront influer sur leur conduite. Voilà sans doute pourquoi tant de penseurs découragés ont cru l’erreur nécessaire au genre humain et se sont imaginés que leurs maux étaient sans remèdes. Ils ont vu le mensonge si puissamment affermi sur son trône qu’ils ont craint de l’attaquer ; ils ont trouvé les plaies de la race humaine si profondes, si invétérées, si multipliées qu’ils en ont détourné les yeux avec effroi et les ont décidées incurables. D’après ces idées désespérantes, ces médecins pusillanimes ou n’ont rien fait, ou n’ont rien offert que de vains palliatifs ; quand ils ont fait connaître aux hommes le danger de leur situation, ils les ont jetés dans le désespoir en leur déclarant qu’il était inutile de chercher à l’améliorer, et que les remèdes qu’on pourrait leur proposer seraient plus dangereux que les maux auxquels ils étaient accoutumés.

Cependant les maux si variés de l’espèce humaine ne paraissent incurables qu’à ceux qui n’ont point eu le courage de remonter jusqu’à leur source primitive, ni la patience d’en chercher les spécifiques assurés. La superstition, suite nécessaire des idées fausses et sinistres qu’ils se sont faites de la divinité, est le levain fatal qui empoisonna pour eux la nature entière : elle donna l’être à des rois absolus, à des despotes licencieux, à des tyrans effrénés qui pervertirent les mœurs des nations, qui les rendirent esclaves, qui écartèrent à jamais les lumières et la vérité ; et qui sous prétexte de les gouverner, anéantirent leur bonheur, leur activité, leurs vertus.

De quel poids peuvent être les leçons d’une sagesse politique et de la raison qui disent aux hommes de vivre dans l’union et la concorde, d’être justes et bienfaisants, de s’occuper du bien public, tandis que la religion les divise, les rend querelleurs, les met aux prises, leur défend de chercher leur bonheur ici-bas, fixent leurs yeux égarés sur une patrie céleste dont les intérêts n’ont rien de commun avec leur patrie terrestre ? Tandis que, d’un autre côté, l’injustice du gouvernement anéantit en eux toute idée d’équité, brise le lien social pour eux, les force à détester une patrie qui ne les fait jouir ni de la liberté, ni de la sûreté, les dépouille, punit leur industrie par des impôts multipliés, méprise et dégrade les talents, opprime ou dédaigne la vertu, proscrit la science et la vérité ? La morale peut-elle avoir quelque prise sur des hommes que tout sollicite à être avares, fastueux, ambitieux, dissimulés, rampants, flatteurs, et qui ne peuvent se tirer de l’infortune qu’en y plongeant les autres ? Comment des lois partiales et iniques seraient-elles un frein pour des désespérés auxquels l’avidité des Cours, les rapines de grands, les vexations des ministres, l’avarice des traitants ont arraché tous les moyens de subsister ? Que pourront opérer les terreurs imaginaires de la superstition sur des hommes dont les malheurs et les vices sont les suites des fausses idées que cette superstition elle-même a données sur les dieux et les souverains, qu’elle suppose leurs images ? Semblable à la lance d’Achille, la religion a-t-elle donc la faculté de guérir les blessures qu’elle a faites ? Non, sans doute, c’est elle qui forma les dieux méchants ; ils furent représentés par des princes méchants qui ne furent obéis que des sujets dont tout servit à corrompre et le cœur et l’esprit. C’est ainsi que les nations ont tremblé sous des prêtres et des tyrans qui ne firent jamais qu’éterniser leur déraison, leur ignorance, leurs vices et leurs malheurs.

Ce sont là en effet les vraies sources de la dépravation générale dont la raison gémit et que la religion prétend si vainement combattre à l’aide des fantômes qu’elle oppose à des réalités. Ses flatteries ont dépravé le cœur des princes ; ces princes ont empoisonné leurs Cours et les grands qui les approchèrent, ceux-ci furent obligés de s’assimiler à leurs maîtres. Les courtisans et les grands infectèrent de proche en proche tous ceux qui furent dans leur dépendance. Chacun voulut plaire à des hommes puissants, chacun s’efforça de les imiter soit de près soit de loin. De-là l’amour du faste, les frénésies du luxe, la soif de l’or et tous les crimes qu’on emploie pour l’obtenir. Les protégés et les clients de ces hommes si pervers devinrent comme eux d’une avidité effrénée : il fallut à tout prix contenter les désirs extravagants que l’exemple avait fait naître en eux. Enfin le peuple prit pour modèles des êtres vicieux qu’il crut plus heureux que lui ; et les plus malheureux déclarant la guerre à la société qui ne faisait rien pour eux, se vengèrent de sa négligence et de l’injustice des riches et des puissants par des vols, des assassinats et des crimes que ni les menaces de la religion, ni la terreur des lois ne purent arrêter.

Que le genre humain ne se trompe donc plus sur la cause de ses maux, qu’il secoue le joug insupportable de ces préjugés sacrés qui ne serviront jamais qu’à troubler son esprit ; qu’il s’occupe de la terre qu’il habite ; qu’il songe à son existence présente ; que les nations, détrompées des droits divins de leurs chefs les rappellent à l’équité ; qu’elles les soumettent à des lois ; qu’elles reprennent des droits inaliénables, soit qu’ils aient été arrachés par la force, ou surpris par la fraude, ou accordés par l’ignorance et la simplicité. Que le citoyen n’obéisse qu’à la loi ; qu’en y vivant soumis, il soit libre et sans crainte de personne. Qu’il travaille pour son propre bonheur ; qu’il serve une patrie et non pas une marâtre indigne de son amour, et non pas des tyrans qui l’accablent de fers. »

D’Holbach (Essai sur les Préjugés)

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